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PAROLES...

 

Jazz Magazine propos recueillis par Christian Béthune

Comme un long fleuve pas forcément tranquille, la musique de Tchangodei s'affirme au gré de méandres et confluences dont les traces phonographiques forment aujourd'hui le catalogue de Volcanic Records. Au pianiste lyonnais originaire du Dahomey, nous avons demandé de commenter quelques-unes de ces rencontres.

La première fois que j'ai vu un piano je devais avoir douze ans. C'était un pianiste de blues… Après, je suis allé jusqu'à enjamber le mur d'un foyer pour jouer tout seul la nuit. Mais je n'ai jamais vraiment " appris " - à un moment j'ai pris un livre où il y avait des exercices et je les ai faits… comme un sportif, pour me faire les muscles. Je ne sais pas ce que c'est que l'harmonie, mais je sais que mes doigts doivent aller là. J'ai fait mon premier disque à vingt ans. Mais j'ai été déçu par le monde musical. Je m'attendais à quelque chose de plus véridique, de plus profond. Le monde de la musique m'a paru presque banal.


The seagulls of Kristian : Three for freedom (Archie Shepp Mal Waldron Tchangodei)
Mal a écrit ce morceau alors qu'il était en convalescence. Il y a beaucoup d'affection qui passe… Chaque voix puise dans les deux autres. On a pas parlé avant de commencer, et on a joué le morceau d'un coup sans répéter. D'ailleurs, tout le disque a été enregistré dans la foulée… Une seule prise à chaque fois.. Mal et moi avons de nombreux points communs. Pour moi, il est le musicien qui incarne le mieux le métier. C'est quelqu'un qui a énormément travaillé sur lui. Sa musique est toujours d'une grande unité. Chez lui pas de fioritures, il va directement à l'essentiel. Ce qu'il joue, il donne l'impression de l'avoir vécu profondément, c'est ce qui donne ce sentiment d'urgence dans sa musique. Quand il joue en face de moi je le vois souffrir.
Il n'y a pas de recherche sans souffrance.
Je me méfie des musiques virtuoses, elles nous dévient du chemin. Ce sont des musiques sans énergie. Une fois Randy Weston m'a dit : " Quand je joue, il y a trois instruments, il y a moi, il y a le piano et il y a une énergie que je ne connais pas " Attention, ce n'est pas du mysticisme, l'énergie c'est simplement l'absence de pensée- je n'aime pas le côté mystique de certains musiciens, mais c'est ce qui se passe quand je joue : je sens une énergie qui me guide et où j'essaye de puiser. L'instrument n'est qu'un prétexte, c'est l'énergie qui compte. Ceux qui arrivent à capter cette énergie - pas seulement des musiciens - savent de quoi je parle.


Ma Mission
Là je joue en solo. Dans ma musique il n'y a rien de permanent, parfois ça fait peur aux gens, mais je ne peut rien faire si les choses sont trop assurés, trop certaines. Quelqu'un qui aime la sécurité ne peu pas être un artiste. {sur le disque Tchangodei fredonne une mélopée} Là c'est l'Afrique ! L'Afrique ce n'est pas tel ou tel air défini, c'est d'abord un climat. Pour moi, l'Afrique ce n'est pas non plus une limite territoriale, je ne suis pas " nationaliste ", c'est une disposition d'esprit où chacun peu entrer librement à condition d'en faire l'effort. Après je joue des percussions. La musique c'est d'abord le rythme, la percussion. Cecil Taylor l'atrès bien compris… Je rêve aussi de faire un disque en duo avec Ceci Taylor.


Una noche con Francis : " Ginseng " Shepp, Tchangodei, Wilbur Little, Cliford Jarvis
Je n'ai pas le sens des styles. Bien sûr, je sais qu'on appelle ce genre de musique " du bebop ". De toute façon , je suis sûr que ça vient d'Afrique. Mais je ne connaissais pas les harmonies, les circulations exactes du bebop. Je joue tout d'oreille, je n'ai pas une véritable culture bebop, je ne cherche pas à prolonger une tradition. Et je ne me préoccupe pas de savoir si ce que je joue fait 12 ou 32 mesures. Pour ce morceau aussi on a fait une seule prise. On avait joué en quartette à Lyon, Wilbur Little devait revenir jouer avec moi, entre-temps il est mort.


Soweto (même disque)
Shepp n'est pas un personnage commode ,il est assez austère et autoritaire, mais ce que j'adore c'est que quand je lui demande " Maintenant qu'est-ce qu'on fait ? ", il répond : " Musique " -c'est tout- et on y va. J'ai lancé des accords, il a enchaîné cet hommage à Nelson Mandela. A un moment il s'est mis à chanter, il improvisait les paroles au fur et à mesure.


Rolling : " Eagle's flight " Shepp, Tchangodei
C'est un morceau où il y a un peu de magie, la mélodie est simple, la structure également, mais il se passe quelque chose qui est hors structure. L'aspect " technique " est minime, c'est un petit thème de rien, tout le monde peu jouer ça. Le reste vient d'autre part, je ne sais pas d'où. 9a rentre entre les notes, tu ne sais pas d'où ça vient, ni pourquoi, c'est comme ça, même quand tu es en train de jouer, tu es étonné de ce qui arrive. Pourtant il n'y a pas plus simple que ce thème. Lorsqu'on joue, il n'y a pas à penser, il faut se laisser aller, pas dans le sens du négligé. Il faut se laisser porter par l'instant, être ouvert, c'est ça la magie. Mon côté dansant vient directement d'Afrique. Quand on écoute Dollar Brand, on entend cette danse au fond de la musique.


The bow : Steve Lacy, Tchangodei, Oliver Johnson
Steve Lacy est quelqu'un de très rigoureux et de très libre à la fois. Sa composition est basée sur un mode. J'aime les morceaux basés sur un mode parce qu'à l'intérieur d'un mode ce n'est plus la musique qui se déplace, c'est toi qui est obligé de te déplacer. Pour moi un mode comporte tout ce que doit contenir une musique élaborée, mais jouer modal te permet en même temps de garder l'esprit libre… Quand tu suis le mode, le chemin est déjà tracé et pourtant tu peux aller où tu veux sans te préoccuper de la technique - suivre un mode c'est une façon de réduire la technique au minimum. Avec un mode on n'a pas besoin d'aller à gauche ou à droite, il n'y a qu'à suivre la voie qui s'ouvre, tu connais déjà le chemin, tu crois que tu le refais mais c'est le même… Tu arrives à sentir la diversité dans l'immobilité, tu reviens toujours chez toi ; c'est comme un tableau noir sur lequel on écrit puis on efface et puis on écrit de nouveau… Un mode c'est toujours un moment de joie.